/image%2F1419345%2F20251111%2Fob_0ad5f4_interdit-tabac.png)
Joie des distributeurs, désespoir des médecins, taxes pour les finances publiques, personne ne peut échapper aux volutes de la fumée du cigare, de la cigarette ou de la pipe.
La belle de Cuba
Le tabac entre dans notre histoire le 28 octobre 1492.
Rodrigo de Jerez, membre de l’équipage de Christophe Colomb lors de son premier voyage à travers l’océan l’Atlantique, croise dans l'île de Cuba un homme de la peuplade des Taïnos occupé à transformer quelques feuilles en fumée. L’explorateur rapporta quelques feuilles à Christophe Colomb, qui fut séduit et apprécia cette « herbe aux feuilles charnues, douces et veloutées au toucher ».
Les aventuriers adoptèrent vite la pratique du tabacos, mot dérivé de la langue caraïbe arawak.
La belle Angoumoise
Le 10 novembre 1555, l’amiral Nicolas Durant de Villegagnon, avec 600 colons, relâche dans la baie de Guanabara, au Brésil, dans le but de créer une colonie en Amérique du sud. Cela s’avèrera un fiasco et Villegagnon rentre en France en 1559. L’un de ses membres, le moine et géographe André Thévet, rapporte dans ses bagages une herbe inconnue aux vertus euphorisantes, qu’il nomme « herbe angoumoisine » en l’honneur de sa ville natale, Angoulême, mais c’est sous nom indien qu’elle va acquérir à la notoriété : le « tabac ».
En 1560, l’aventureux moine à l’amertume de voir sa découverte usurpée par Jean Nicot, alors ambassadeur de France au Portugal. En ambassade à Lisbonne, ce dernier fait parvenir à la reine-mère Catherine de Médicis des graines et la poudre de tabac en lui suggérant son usage pour soulager ses migraines et celle de son fils François… Et ça marche.
L’herbe se voit attribuer des vertus médicinales, elle est baptisée « Nicotiana tabacum », en l’honneur de son promoteur. André Thévet, rapporteur de cette plante est injustement oublié !
La Nicotiana tabacum
La souveraine tombée sous le charme de la poudre à priser ou chiquer, va faire à la cour la promotion, de cette plante dont les savants ne tarissent pas d'éloge sur la Nicotiana tabacum.
Le tabac devient rapidement populaire dans les milieux aristocratiques français
Tout le monde n'est pas convaincu des bienfaits de cette miraculeuse plante. Le pape Urbain VIII qui craint pour la bonne tenue des offices (on fume dans les églises).
Le sultan ottoman Mourad IV et l'empereur de Chine Chongzhen, sont plus radical : les fumeurs sont purement et simplement décapités, le tsar Michel préfère leur couper les lèvres !
Première campagne anti-tabac
En 1604, Jacques Ier d'Angleterre, que le tabac fait tousser en lice dans le combat anti-tabac avec un pamphlet « Haine du tabac » (Misocapnos en grec) et une taxation de 4000% des droits d’importations.
La France n’est pas en reste, Richelieu y voit une façon simple de remplir facilement les caisses du royaume et Colbert met en place un monopole d'État sur le produit.
Rien à faire, la population continue à faire des volutes de fumée malgré les mises en garde du corps médical, quoi de plus chic que de faire voleter ses dentelles pour offrir une prise, tirée d'une tabaquière !
Louis XIV déteste, le tabac, il interdit qu'on fume devant lui, à une exception : « Jean Bart, il n'est permis qu'à vous de fumer chez moi » (cité dans Le Plutarque français, 1845), pendant que Louvois fait distribuer des kits complets du parfait fumeur à ses soldats.
En 1719 La France interdit toute culture à l’exception de la Franche-Comté, l'Alsace et la Flandre qui peuvent ainsi faire concurrence à la Compagnie des Indes Orientales.
Napoléon n'a pas succombé au tabac, mais en bon stratège a su s'en servir. En 1811, il rétablit le monopole, supprimé par l'Assemblée nationale en 1791, puis en 1815, à la fin de la guerre d'Espagne, il ordonne la fabrication de cigares en France. La bourgeoisie de Louis-Philippe ne peut plus s'en passer, les moins aisés lui préfèrent la cigarette, d'abord roulée à la main dans du papier avant que la production devienne mécanique en 1830.
Le mot « tabagisme » fait son apparition en 1885 montrant la prise de conscience des méfaits du tabac.
Pendant la Grande Guerre, l’approvisionnement des soldats en tabac est un des grands sujets d’inquiétude : « si vous me demandez ce dont nous avons besoin pour gagner cette guerre, je réponds, du tabac autant que des balles » rappelle John Pershing. Chaque poilu doit pouvoir trouver quelque réconfort en remplissant de « foin » ou de « gros cul » sa chère « quenaupe » (pipe) ou sa « grisette » (cigarette). Mais gare au combattant qui oublie qu’il devient une belle cible dans la nuit car si trois cigarettes sont allumées par la même allumette, le troisième homme sera tué par les tirailleurs d'en face qui auront eu le temps d'ajuster. (Dicton)… Peu importe, les soldats ne peuvent pas se passer de leurs Gitanes Caporal les petites sœurs des fameuses Gauloises, elles aussi créées en 1910 et qui feront, jusqu'en 1970, partie des rations de combat.
Indispensable symbole de jeunesse et de modernité, les grandes marques américaines, Camel avec son dromadaire (1913), Malboro et son cow-boy (1954), Lucky Strike sont les grands gagnants des années Folles.
En France les campagnes de publicité du SEIT (Service d'Exploitation Industrielle des Tabacs, devenu SEITA en 1935 avec l’absorption du monopole des allumettes) font exploser les ventes. Qui peut résister aux belles fumeuses d'Alfons Mucha (Job), aux casques ailés de Maurice Giot (Gauloises), aux andalouses de Max Ponty (Gitanes).
Pendant la deuxième guerre mondiale, il faut se contenter de ce que les cartes de rationnement veulent bien distribuer. Carte qui est refusée aux femmes. Elles attendront 1945, l’année qu'elles obtiennent le droit de vote et de nouveau celui de fumer !
La mort à petit feu
Les Américains tirent le signal d'alarme sur les conséquences sanitaires de la consommation de tabac, provoquant une rapide réaction des grandes industries du tabac, connues sous le surnom de « Big Tobacco ». Ces industries créent en 1953 le TIRC (Comité de Recherche de l'Industrie du Tabac) destiné à faire des études sur la dangerosité de leurs produits... et à rassurer leurs fidèles consommateurs, quitte à ne pas tout dire.
En France, faut-il faire la promotion du tabac pour remplir les caisses de la SEITA, ou multiplier les accusations pour préserver la santé publique, alors que l'Organisation Mondiale de la Santé commence à parler de « désastre sanitaire ».
En 1973 la première campagne nationale anti-tabac avec la loi Veil impose des restrictions dans la liberté de fumer et d'en faire la publicité est un succès, puisque en 10 ans 3 millions de personnes arrêtent de fumer.
En 1991, la loi Évin engage cette fois l'État dans une claire « dévalorisation du tabac » en interdisant la publicité et l'usage dans les lieux collectifs.
En 2002, face aux poches de résistance et aux détournements plus ou moins habiles de la loi, le président Jacques Chirac, (lui-même gros fumeur), entame une « guerre contre le tabac » avec une hausse brutale des prix (+ 35% en 2 ans) et l'interdiction de fumer dans tous les lieux publics (2006) avant l'arrivée d'images chocs sur les paquets (2010) puis du paquet neutre (2015).
Le tabac, une force économique les taxes et la TVA sur le tabac et ses dérivés ne cessent de rapporter toujours plus d'argent dans les caisses de l'État, pactole estimé à 15 millions d'euros en 2018.
« Ça, monsieur, lorsque vous pétunez, / La vapeur du tabac vous sort-elle du nez / Sans qu’un voisin ne crie au feu de cheminée ? » (Cyrano).
Sources : F. Manière – I. Grégor (Les amis d’Hérodote)
