Orgues de Nantes
J’ai une pensée particulière pour les enfants et petits-enfants de Roger, ancien facteur (harmoniste) d’orgue aux établissements Beuchet-Debierre de Nantes, qui avait participé à la restauration des orgues de St Louis des Invalides en 1957 et de la cathédrale de Nantes suite au grand incendie de 1972.
Avec ce nouvel incendie quatre siècles d’histoire au service de la liturgie nantaise viennent de disparaitre avec la perte de la console de l’orgue de chœur et des stalles en bois attenantes.
Un peu d’histoire
Érigée en 1620 - 1621, le grand orgue, dominant la nef depuis sa haute tribune auquel on accède par un escalier comportant pas moins de …66 marches.
Œuvre du facteur d’orgue Jacques Girardet, l’instrument survivant des soubresauts de l’histoire de France a connu plusieurs restaurations.
L’orgue de Girardet, était doté à l’origine, de 27 jeux. Après 5 successions de restaurations il en comportait 74, jusqu’à ce jour funeste du 18 juillet.
En 1784, le grand « facteur du Roy » François- Henri Cliquot (1732-1790) effectue une première restauration- extension portant l’instrument à 49 jeux répartis sur 5 claviers manuels et un pédalier.
François- Henri Cliquot a donné au grand orgue l’esthétique classique que l’on reconnaît aujourd’hui lors des interprétations à ses claviers dans les œuvres des « Grand–maitres » de l’École d’Orgue française.
Moins de 5 ans après la réception des travaux… la Révolution française éclate.
La cathédrale devenue nationale, transformée en « Temple de la raison » les autorités pensaient tout simplement détruire l’orgue et envoyer les tuyaux à la fonte.
L’orgue est en grand danger et sera sauvé par…l’organiste de l’époque, Denis Joubert.
Celui-ci en y interprétant la Marseillaise, a convaincu le Comité révolutionnaire de tout l’intérêt qu’il y a de conserver l’instrument pour animer les nombreuses « fêtes révolutionnaires » qui se déroulaient dans la cathédrale : pari gagné !
Une dizaine d’années plus tard, c’est l’explosion de la tour des Espagnols, (poudrière du Château-des-Ducs), qui détruit tous les vitraux et les chapelles de la nef collatérale sud, sans toutefois causer de dommage à l’orgue.
150 ans plus tard, pendant la seconde guerre mondiale, un bombardement l’endommage mais l’instrument pourra être restauré.
Les restaurations.
Parmi les restaurations, deux méritent d’être plus particulièrement soulignées de par l’ampleur de l’impact qu’elles ont eue sur la composition et « l’esthétique musicale » de l’orgue que nous avons connu jusqu’à ce jour.
La première, celle François- Henri Cliquot, en 1784 et la seconde en 1970.
Œuvre du facteur Joseph Beuchet, cette restauration-extension s’inscrivait dans le cadre d’un projet devant porter le grand orgue à 89 jeux, comme celui de Saint-Etienne-du-Mont, à Paris.
En écho à la touche « classique » de Cliquot, cette restauration-extension, réalisée par la « Manufacture nantaise de « Grandes Orgues Beuchet-Debierre », a apporté une « modernité » tant technique (transmission électrique, combinaisons ajustables) qu’esthétique (jeux de fonds, mixtures) à l’instrument.
Le « nouvel instrument », après une première tranche de travaux le portant à 74 jeux, ne fut inauguré qu’en novembre 1971.
Malgré le projet initial du facteur Joseph Beuchet, n’ayant pas été mené à son terme (89 jeux), les 5500 tuyaux, autorisent les organistes, à interpréter outre les « classiques » des XVIIe et XVIIe siècles, toute la littérature de l’École d’Orgue française des XIXe et XXe siècles.
L’incendie du 28 janvier 1972
A peine deux mois après la mise en service de l’orgue, un terrible incendie se déclenche dans la nuit du 28 janvier.
Le courage des compagnons de la « Manufacture Beuchet-Debierre », rappelés de nuit, Joseph Beuchet fils à leur tête, l’abbé Félix Moreau, ouvriers braveront les flammes avec les pompiers pour bâcher l’instrument afin de l’abriter de l’eau des pompiers.
L’orgue pourra ainsi continuer à chanter dans un harmonieux dialogue alternant douceur mystique des pleins jeux et puissance du « tutti ».
Des hommes et femmes au service de l’instrument et de la liturgie…
De 1627 à nos jours, 34 organistes se sont succédé à ses claviers pour accompagner la liturgie des offices.
Dans cette succession ‘d’ artistes-serviteurs de la louange‘, citons Denis Joubert ; le chanoine Georges Courtonne, compositeur, qui tint les claviers durant 32 ans ; l’abbé Félix Moreau, son élève, actuel titulaire honoraire, qui lui succéda en 1954, (soixante ans de service à ce jour), professeur et compositeur de pièces liturgiques, notamment pour 2 orgues ; ainsi que les actuels co-titulaires Marie-Thérèse Jehan, 1er Prix du CNSM de Paris, Michel Bourcier, 1er Prix d’Analyse musicale du CNSM de Paris et Mickaël Durand, le benjamin, diplômé de ce même CNSM en 2012.
Si sa disparition nous émeut tant, c’est qu’il s’agit d’une véritable pièce de musée dont l’histoire tout au long de ses 4 siècles d’existence, cet orgue a partagé la vie de la cathédrale et des Nantais.
Nota : Par passion de l’orgue, après avoir parcouru une bonne partie du globe pour restaurer ou construire des orgues, Roger pris sa retraite à plus de 70 ans.



